SYNERGIES EUROPÉENNES
VOULOIR
MARS 1995

BIBLIOGRAPHIE:
Livres sur Carl Schmitt
 

Dossier "Carl Schmitt"
Bibliographie


Paul NOACK, Carl Schmitt. Eine Biographie, Ullstein/Propyläen, Berlin, 1993, 360 p., ISBN 3-549-05260-X.

L'ouvrage du Prof. Paul Noack est la première biographie systématique de Carl Schmitt. Elle explore l'enfance, l'adolescence, la jeunesse du juriste et politologue, ses séjours à Munich, Greifswald et Bonn (1922-28). Elle montre l'influence du catholicisme conservateur sur son évolution vers la critique du parlementarisme et son engouement pour Mussolini. Paul Noack n'oublie pas l'impact des deux mariages de Schmitt, le premier avec Pawla Dorotic et le second avec Douchka Todorovic, toutes deux de nationalité serbe. Ensuite, Noack s'étend longuement sur le séjour à Berlin, sa rencontre et son amitié avec Ernst Jünger, dont le second fils, Alexander, sera le filleul de Schmitt. Par ses travaux du temps de Berlin, Schmitt influencera également Hermann Heller et Léo Strauss. L'époque nationale-socialiste est marquée pour lui par l'engagement au service du nouveau régime, en vue de faire passer dans les hautes sphères de l'Etat les idées élaborées depuis la parution de Théologie politique. Paul Noack mène l'enquête sur l'éviction de Carl Schmitt, à la suite d'articles diffamatoires parus dans la presse nazie, puis ses déboires avec les alliés et les dénazificateurs. Il nous montre qu'en dépit de sa mise à l'écart à partir de 1936, en dépit des menaces proférées contre lui, Carl Schmitt parvient à revenir sous les feux de la rampe en 1939 en formulant brillamment sa théorie du ³Grand Espace². Après guerre, Noack retient surtout le long exil intérieur, l'ostracisme subi par le politologue, ostracisme levé, curieusement, par la nouvelle gauche, qui découvre en lui le critique le plus pertinent du libéralisme et le théoricien le plus fin de la figure du partisan. Paul Noack suit donc pour nous l'homme de chaire Carl Schmitt jusqu'à sa mort, au grand âge de 97 ans, toujours lucide mais très fatigué. Il nous explique les circonstances dans lesquelles il a écrit son dernier texte important, à 91 ans ("Die legale Weltrevolution"). De manière poignante, il relate l'impact de la mort prématurée de sa fille Anima, en 1983. Deux ans plus tard, le vieux père brisé suivait sa fille bien aimée dans la tombe.

Matthias KAUFMANN, Recht ohne Regel? Die philosophische Prinzipien in Carl Schmitts Staats- und Rechtslehre, Verlag Karl Alber, Freiburg/München, 1988, 422 p., ISBN 3-495-47639-3.

Matthias Kaufmann, docteur en philosophie et en mathématiques, conseiller académique à l'Université d'Erlangen-Nürnberg, nous livre un panorama complet des concepts manipulés par Schmitt: il nous entretient sur leur origine et sur leur fonction. Tour à tour, il nous explique l'anti-universalisme fondamental de Schmitt (et son pari pour le pluriversum contre l'universum), sa conception négative de la morale en laquelle il perçoit une ³inhumanité² (parce qu'elle fige les comportements jusqu'au fanatisme ou jusqu'à la caricature inopérante). L'hypermoralisme est une tyrannie des valeurs, disait Carl Schmitt, et tout fixisme en ce sens, ajoute Kaufmann, conduit à des absoluisations où l'objectif de la morale, c'est d'extirper le mal, d'anéantir ³ce qui n'a nulle valeur² (pour les tenants de la valeur dominante, bien entendu). La critique schmittienne du moralisme, écrit Kaufmann (p. 127), n'est pas pour autant une critique de la moralité, mais une critique de l'hypocrisie et du fanatisme idéologiques, qui conduisent à commettre des horreurs dans la guerre (blocus qui affaments les civils, massacres d'indigènes dans les colonies, etc.). Ensuite, Kaufmann montre comment Schmitt, à l'ère fasciste, considérait que la dictature, parce qu'elle est en quelque sorte acclamative, est la véritable démocratie. Les parlements, disait Schmitt, confisquent et musèlent les ³sphères publiques², jugement qui le rapproche tout de même, en dépit de sa proximité avec le fascisme, des théories formulées dans les années 60 et 70 par la nouvelle gauche américaine, critique à l'égard de la ³démocratie bourgeoise². Enfin, point fort de l'argumentaire de Kaufmann: l'¦uvre de Schmitt constitue toute entière une protestation contre l'identification du droit et de la règle, propre du positivisme juridique, dont Hans Kelsen est le représentant le plus éminent. Si la règle ne permet pas de trancher, il faut qu'une personne digne d'estime, compétente, et douée d'un charisme inhérent à sa fonction ou non, décide.

Heinrich MEIER, Die Lehre Carl Schmitts. Vier Kapitel zur Unterscheidung Politischer Theologie und Politischer Philosophie, Verlag J.B. Metzler, Stuttgart/Weimar, 1994, 267 p., ISBN 3-476-01229-8.

Carl Schmitt, dans l'espace lignuistique francophone, n'est guère connu mais ceux qui ont entendu évoquer son ¦uvre retiennent surtout sa conceptualisation du politique, sa théorie du partisan, à la rigueur son plaidoyer pour la constitution de grands espaces. Jusqu'à la publication récente de Théologie politique  chez Gallimard à Paris, la dimension religieuse de Schmitt demeurait largement ignorée. Pourtant, la théologie politique de Schmitt conduit à affirmer une théorie politique qui, en dernière analyse, repose, en toute confiance, sur une foi en la révélation divine. Heinrich Meier explore cette dimension religieuse et estime qu'elle a été et demeure véritablement centrale chez Schmitt en dépit des vicissitudes de son époque, et des réaménagements qu'il a successivement apportés à ses idées. Le théologien politique, en tant qu'homme de foi, pose la question "Comment dois-je vivre?". Il sait, par le truchement de sa foi, dans quel sens il doit orienter son existence, il sait où et comment il peut pécher ou faillir. En prenant en compte les ressorts de la théologie politique, la philosophie politique acquiert une conscience nettement plus précise de ce qu'elle est ou peut être elle-même, du fait que, pour Schmitt, tous les concepts de la philosophie politique dérivent, en ultime instance, de concepts théologiques antérieurs et ³neutralisés² à l'époque moderne, laquelle tournait le dos aux guerres de religion. La pensée politique européenne a des racines théologiques et il s'agit d'en être conscient, pour ne pas dé-substantialiser le politique. de ce fait, l'identité de la philosophie politique, écrit Meier dans sa conclusion, n'est ni déterminée ni hypothéquée par la théologie politique, ‹elle a toute son autonomie‹  mais, en se souvenant de ses racines théologiques, elle acquiert des contours plus précis, et peut dès lors voir ce qu'elle n'est pas, ce qu'elle ne peut pas être et ce qu'elle ne veut pas être. Cette clarification, poursuit Meier, que nous apporte la théologie politique de Schmitt, est pour nous la principale de ses leçons: Inter auctoritatem et philosophiam nihil est medium. Entre l'autorité ultime du divin et la philosophie, il n'y a pas d'intermédiaire.

Notons que Heinrich Meier est également l'auteur d'un livre sur les rapports entre Carl Schmitt et Leo Strauss (Carl Schmitt, Leo Strauss und "Der Begriff des Politischen". Zu einem Dialog unter Abwesenden, Verlag J.B. Metzler, Stuttgart/Leipzig, 1988, 142 p., ISBN 3-476-00634-4), traduit en français et publié auprès des éditions XXXXXXXXXX (WWWW). Cet ouvrage revêt une importance nouvelle, sept ans après sa parution, dans la mesure où Leo Strauss comme Carl Schmitt, est désormais considéré aux Etats-Unis comme un penseur ³anti-libéral² donc ³politiquement incorrect². Stephen Holmes, dans The Anatomy of Antiliberalism (Harvard University Press), écrit que Strauss "était une fleur exotique transplantée d'Europe Centrale dans les plaines du Midwest américain". Strauss, poursuit Holmes, était un humaniste de l'ancienne école, qui savait que l'on trouvait la sagesse dans les textes antiques (par exemple ceux de Thucydide), que les lumières menaient à l'horreur (notamment à l'horreur hitlérienne qu'il craignait par dessus tout en tant que Juif) et que ce n'était pas l'insuffisance de lumières qui conduisaient à la pratique de la dépopulation en Vendée, aux Goulags staliniens ou à Auschwitz. Strauss ne rejette pas pour autant la philosophie des Lumières: mais elle ne peut pas être vulgarisée, elle doit rester l'apanage des seuls philosophes qui connaissent ses limites et savent l'utiliser à bon escient. Si elle devient vulgate, l'idéologie des Lumières croit pouvoir éradiquer le Mal dans le monde. En voulant faire l'ange, elle fait la bête... L'inégalité, autre mal à biffer aux yeux des fondamentalistes libéraux, est inscrite dans le tissu même de la nature, pense Strauss. Quant à l'hédonisme, gâterie pour les individus qui sortent du commun, il ne peut pas être démocratisé. La critique radicale de la modernité que nous propose Léo Strauss, sans pour autant rejeter en bloc la philosophie des Lumières et sans revenir à un fidéisme fondamentaliste, fonde son ³incorrection² au regard des camelots de la démagogie contemporaine. Heinrich Meier a eu le mérite d'explorer en premier les rapports féconds qui unissent et séparent à la fois nos deux philosophes. Mais Strauss, l'émigré juif, chassé de sa patrie centre-européenne, glisse depuis peu dans le purgatoire des réprouvés, au même titre que Schmitt, accusé, lui, de ³nazisme². Triste signe des temps.

(Robert STEUCKERS).