SYNERGIES EUROPÉENNES
VOULOIR
FÉVRIER 1991

L'Europe entre parenthèses

à propos d'une étude du Prof. Thomas Molnar


par Arnaud IMATZ

Grâce à l'action conjointe de la classe politique et des médias, l'Europe de 1992 est en passe de devenir le grand mythe de la fin du siècle. Mais de quelle Europe s'agit-il? Cette question essentielle a été posée en ces termes au ministre fran-çais des affaires étrangères, Roland Du-mas: "Qu'attendez-vous au juste du grand marché de 1992?" La réponse ne brille guère par son originalité mais elle reflète fidèlement l'opinion majoritaire de nos gouvernants: "D'abord, un mo-yen de lutte contre le chômage. Ne per-dons jamais de vue que c'est la struc-ture fédérale américaine qui res-semble beaucoup à un marché unique, qui a ame-né l'expansion économique aux E-tats-Unis. Le grand marché de-vrait permettre d'accroître le revenu par ha-bi-tant. Enfin, il générera une meil-leure harmonisation politique. Bien que sa vocation soit économique, il aménera en ef-fet les Européens à se rencontrer, à é-changer, à vivre ensemble et fera donc apparaître des conditions nouvelles pro-pices à l'épanouissement de l'unité poli-tique".

"Des mots, des illusions, de l'ignorance aussi", commente le professeur Thomas Molnar, dans un essai décapant, sans concessions pour "l'état d'hypnose de la classe politique en Europe vis-à-vis du modèle américain". Le fonctionnement du grand marché commun, note Mol-nar, ne présuppose pas un système poli-tico-juridique fédéral, comme l'affir-ment les prétendus "européistes" mais avant tout l'homogénéité culturelle d'u-ne population conditionnée. L'économie en tant que telle n'apporte pas la paix mais souvent la guerre. Car-lyle ou Maurras avaient bien vu que le matériel, l'économique, "les affaires matérielles" divisent autant qu'elles unissent. Com-ment croire que dans l'affaire du Koweit le bellicisme des diri-geants occidentaux a pour fondement des considérations hu-manitaires?

Ecrivain et essayiste d'origine hon-groi-se, professeur de philosophie à l'Uni-ver-sité de New York, Thomas Mol-nar est éta-bli aux Etats-Unis depuis plus de tren-te ans. Spécialiste des idées et des faits politiques des deux continents, in-fa--tigable conférencier et globe-trotter, nul n'était mieux placé que lui pour dé-noncer la récupération et la trahison de l'idée d'Europe et pour dresser le constat honnête et désintéressé de la mentalité collaborationniste qui anime nos clercs et nos gouvernants européens.

L'Europe des patries, chère au général de Gaulle et aux rédacteurs de la revue du Front national, Identité,  semble em-porter la sympathie du professeur Molnar. Elle ne se confond pas avec l'Europe des peuples, défendue depuis vingt ans par les représentants de la Nouvelle Droite européenne, mais dans les deux cas le diagnostic concorde. Entre Europe tiers-monde même combat  (1986) d'Alain de Benoist, le Nouveau discours à la nation européenne  (1985) de Guillaume Faye, les prises de position de l'ancien ministre des affaires étrangères, Michel Jobert, partisan déter-miné du rappro-chement entre l'Europe et le monde ara-be et les analyses de Molnar, les pa-ral-lélismes sont frappants.

La thèse de L'Europe entre parenthèses  est qu'un danger menace l'Europe: "l'ef-facement de son identité multina-tio-nale et multiculturelle, au profit d'u-ne sorte de désert où l'économique serait dominant et où les valeurs spiri-tuelles seraient plus refoulées encore qu'au-jour-d'hui". Sous prétexte de pré-server la paix et de répandre le bien-être, nos gou-vernants veulent généraliser le ma-té-rialisme. L'esclave heureux, le bon-heur par le bien-être comme loi su-prê-me, cette invention petite bourgeoise ré-cupérée par le néo-libéralisme et son al-lié la social-démocratie, constitue, di-sait Jacques Ellul, "la trahison suprême de la quête du Graal que fut l'histoire de l'Occident" en dépit de ses pages les plus noires.

L'Europe dépolitisée a perdu la maîtrise de son destin

Molnar ne mâche pas ses mots. A l'issue de la deuxième guerre mondiale, deux modèles de sociétés se sont imposés sur le continent européen: le modèle soviéto-marxiste à l'Est, le libéralisme "ma-de in USA" à l'ouest. L'Europe dépolitisée a perdu la maîtrise de son des-tin. Les Européens n'ont pas d'idéologie qui leur permette d'exprimer leur iden-tité: les Américains ont le capitalisme, les Soviétiques ont (faudra-t-il bientôt dire "avaient") le marxisme. Pendant des décennies, Moscou a intimidé l'Eu-rope de l'Ouest pour en extorquer des avantages et Washington a entre-tenu un climat de panique qui lui per-mettait d'imposer dans cette même Eu-rope de l'Ouest ses systèmes d'armement et de s'attacher ses vas-saux. Les deux super-puissances se sont entendues à mer-veille pour maintenir le statu quo et per-pétuer la servitude euro-péenne.

Avec pertinence, Molnar relève qu'à l'Ouest le modèle américain, en soi, n'alimente pas les débats et n'est pas évo-qué dans les manuels de sciences politiques mais qu'il n'en est pas moins la référence tacite. "Lorsque son côté "ca-pitaliste" s'accentue, écrit-il, (notam-ment sous la présidence de Reagan), même les gouvernements socia-listes de l'Europe ‹la France, l'Espagne, l'Ita-lie‹ infléchissent leur ligne de conduite dans le sens de la privatisation des in-dustries et des services; lorsque le vent "démocrate" souffle de Washington, un autre son de cloche se fait entendre en Europe". L'affaire du Golfe n'est-elle pas une illustration ré-cente de cette dépendance?

Le gauchisme, avant-garde du capita-lisme triomphant

A partir d'analyses semblables, peu de temps avant de mourir, le philosophe ca-tholique, Augusto del Noce, concluait que le marxisme est mort à l'Est parce que, d'une certaine façon, il s'est réalisé à l'Ouest. Et en effet, l'athéisme radical, le matérialisme, la non-appartenance universelle, le primat de la praxis et la mort de la philosophie, la domination de la production, la manipulation univer-sel-le de la nature, le faustisme technologique, l'égalitarisme et la réduction de l'homme au rang de moyen sont autant de similitudes qui font du néo-libéra-lisme le rejeton adultérin du libéralisme capitaliste et du socialisme marxiste.

Paradoxalement, la contestation de 1968 aura scellé l'alliance de l'esprit révolu-tionnaire et du néo-libéralisme bour-geois. Elle aura brisé, non pas les sou-tiens et les alliances du capitalisme, comme les gauchistes le souhaitaient, mais les dernières digues contre lui, leur ennemi le plus implacable: les valeurs traditionnelles. Comme l'ont fort bien montré Paul Gottfried dans The Conservative Movement  (1988) et Mar-cello Veneziani dans Processo all' Occi-dente  (1990), d'une part, le socialisme n'aura été qu'une étape, une phase de transition du libéralisme au néo-libéra-lisme, d'autre part, le libéralisme ne se-ra parvenu à se rendre maître du jeu qu'après s'être transformé en néo-libé-ra-lisme, c'est-à-dire après avoir ren-ver-sé son propre fondement illuministe et ce qui était sa plus haute expression: la mo-rale kantienne.

L'objectif: une planète
entièrement amé-ricanisée

L'intérêt des oligarchies néo-libérales, ploutocratiques, au pouvoir, ne peut donc être de construire l'Europe sur les nations, mais, comme le souligne Molnar, de la réduire à un immense mar-ché  transnational de l'Oural à la West Coast des Etats-Unis: l'Europe mar-chan-de absorbée par une planète américanisée. Telle est l'idée technocratique que caressent les "eurocrates" qui se nourrissent de l'illusion selon laquelle les vrais problèmes ne sont pas d'ordre politique mais technique. La dépendance et l'aveuglement ne semblent plus avoir de limites: la classe politique se per-sua-de et prétend convaincre les gouver-nés que l'étape des "souverainetés na-tiona-les" touche à sa fin, cédant le pas au mon-dialisme, à la coopération plané-tai-re. Mais cela n'empêche pas les su-per-puissances de poursuivre leurs propres fins, de défendre leurs intérêts, de gérer leurs dominations en toute in-dépen-dan-ce.

A l'Ouest, les Etats-Unis ne sont aucu-nement disposés à voir leur hégémonie commerciale contestée par les Euro-péens. Molnar a donc raison d'annoncer que tôt ou tard l'Europe économique de-vra se politiser, que le modèle américain "Etats-Unis d'Europe" finira par céder le pas à une Europe réarticulée selon des intérêts et des volontés nationaux, ré-gio-naux, ethniques, géopolitiques, mili-tai-res et autres dont nous ne connais-sons pas encore l'identité, ni le poids.

Par delà les clivages partisans, les es-prits les plus lucides en conviennent. Il est même étonnant de voir combien con-vergent les analyses des auteurs qui, à droite comme à gauche, demeurent in-dépendants et libres de toutes com-promissions à l'égard de la "partitocratie", dont Gonzalo Fernandez de la Mora a décrit les m¦urs délétères (La partito-cra-tie, 1977). Ainsi, après Augusto del No-ce, Claude Polin, Alain de Benoist et Thomas Molnar, l'ancien compagnon de route de Che Guevara, le socialiste Régis Debray, rappelle dans un article publié dans Le Monde,  le 17 novembre 1989, que les peuples et les cul-tures sont "les vé-ritables sujets de l'histoire". Il écrit: "Le capitalisme démocratioque reste bien maître du ter-rain. Mais il s'abu-se-rait lui-même en supposant qu'il le contrôle, et que l'histoire s'arrête avec son triomphe. Son indéniable victoire du moment pourrait bien porter dans ses flancs sa propre défaite à long terme, lorsque se sera dissipée l'illusion écono-mique qu'il partageait avec feu son chal-lenger. Libé-ralisme et marxisme ont communié en effet pendant un siècle dans le même présupposé, à savoir que dans la hiérarchie des choses sérieuses, l'économie occupe la première place, avant la politique, suivie elle même par la culture. Or, le jour n'est pas loin où l'on s'apercevra, dans notre monde post-in-dustriel, que l'ordre des préséan-ces de-vrait se lire en sens inverse. Que la cul-ture est la première par rapport à la po-litique, elle-même plus importante que l'économie".

Pendant des décennies, des auteurs non-conformistes de droite l'ont dit et répété sans obtenir le moindre écho. Mais les années 90 s'annoncent enfin, n'en dé-plai-se à Francis Fukuyama ou Willy Brandt, comme celles du "retour de l'his-toire". Le monde arabe est en effer-vescence. En Europe, la renaissance des identités nationales, le réveil des com-mu-nautés, des ethnies, des religions, con-trarie le cosmopolitisme néo-libéral. Le réveil des peuples d'Europe s'accom-pagne de l'éclipse des empires. L'Em-pi-re soviétique se défait. L'Empire améri-cain semble en panne. Selon Paul Ken-nedy, les Etats-Unis sont parvenus à ce point où les empires déclinent, à cause des fardeaux qu'ils accumulent, de leur expansion excessive et d'une cassure de leur grand projet, de leur vo-lonté de puis-sance et de mission univer-selle. Le destin du vieux continent se joue déjà autour de l'Allemagne. Concluons avec Molnar: "Menacée d'être "exclue de l'his-toire", l'Europe des peuples s'est res-saisie à la dernière minute, Anno Do-mini 1989".

Arnaud IMATZ.

Thomas MOLNAR, L'Europe entre pa-ren-thèses, La Table Ronde, Paris, 1990, 148 p.