L'option métapolitique de la ³nouvelle droite²
est, dans l'espace culturel germanique, une importation française.
La ND, regroupée autour d'Alain de Benoist, a tenté d'adapter
à la droite la théorie du communiste italien Antonio Gramsci,
à un moment de l'évolution de cette droite, moment où
elle se demandait quels étaient les véritables ressorts de
la société. Point de départ de Gramsci: la société
n'est mue que partiellement par les groupes politiques visibles, c'est-à-dire
les partis. Plus essentielle est la superstructure idéelle de la
société, où sont façonnées valeurs,
morale et idées. La tâche des ³intellectuels organiques²
serait alors de mener un combat culturel au sein même de cette superstructure,
combat dont le but ultime ne peut être que la révolution.
D'après Gramsci, on ne peut donc révolutionner une société
que si l'hégémonie culturelle qui la régente est brisée,
c'est-à-dire quand les tenants de cette hégémonie
ne croient plus en eux-mêmes. C'est alors que les valeurs révolutionnaires
prennent le pas sur les valeurs dominantes fragilisées et deviennent
graduellement hégémoniques. Le combat culturel mené
par les intellectuels devient dans une telle optique la stratégie
principale du ³révolutionnement² politique de la société.
Dieter Stein, le directeur de l'hebdomadaire néo-conservateur berlinois Junge Freiheit, a analysé très justement cette vision gramscienne de la révolution, qui ne survient que par le biais de la culture; au bout de son analyse, il lance un avertissement: une telle vision de la révolution culturelle pourrait déboucher sur une ³political correctness² de droite (cf. JF n°8/97). Si je trouve la critique de Stein pertinente, cela ne veut pas dire que je juge le point de vue de Gramsci incorrect. C'est aujourd'hui précisément que nous constatons que la ³superstructure intellectuelle², c'est-à-dire les médias, a acquis une puissance bien trop considérable, tant et si bien que les hommes politiques ne sont plus que des figurants pour les émissions d'actualité. La puissance qu'ont acquises les émissions de ³talkshows² est emblématique et révèle un phénomène inhabituel, soit la ³pluralisation totale² de la société mais avec pour corollaire paradoxal la réduction de tout aux idéaux du plus grand nombre, du ³brave quidam², du ³Gutmensch² (ndt: ce terme est ironique; il a été forgé par les critiques allemands de la ³PC²). C'est cette contradiction qui produit la ³political correctness² (PC), qui, lorsqu'elle aura atteint son stade idéal, sera une censure bien installée dans l'intériorité même des citoyens. Cette nouvelle intériorité auto-contrôlée produit un discours mortifère, un discours assassin, qui frapperait abruptement toute personne qui, pour une raison ou une autre, serait déclarée non ³politiquement correcte². Tous ceux qui entendent ignorer les gestes symboliques et rituels de la PC, tous ceux qui ne se sentiraient pas ³concernés² par ses gestes et ses agitations, tous ceux qui avanceraient un certain type d'arguments non conventionnels seraient purement et simplement ³morts², du moins au sens figuré.
Pourtant, à droite, beaucoup de militants souhaiteraient, eux aussi, l'avènement d'une telle ³censure intérieure². Mais qui serait tout simplement de signe opposé. Ceux qui ne détiennent aucune puissance politique développent souvent des fantasmes de toute-puissance, mais d'une toute-puissance basée sur d'autres critères que ceux maniés par la toute-puissance en place. Quoi d'étonnant, dès lors, que le concept narcotique d'³hégémonie culturelle² ait été importé de France en Allemagne par des groupuscules qui ont voulu, dans un premier temps, divulguer les aspects intéressants de la nouvelle droite française, mais se sont enlisés, finalement, dans la prédication d'une ³stratégie rédemptrice² et, pire, ont fini par aller faire de la formation dans des groupuscules néo-nazis interdits.
La trajectoire du néo-droitisme gramscien est triste, mais cette
tristesse provient de plusieurs causes:
1. Il n'existe pas de ³nouvelle droite² unitaire.
2. Si, au départ, les intellectuels de droite se voulant gramsciens
ont souhaité l'émergence d'un débat, ils se sont rapidement
enlisés dans la recherche d'une ³Weltanschauung² idéale.
3. La ³Révolution conservatrice² n'est pas pour eux
une mine de concepts intéressants pour affronter le monde actuel,
mais, plus prosaïquement, l'occasion de répéter à
satiété un discours invariable, fait d'invocations stériles.
4. Ces intellectuels de droite se sont créé un petit
monde, hermétiquement protégé de l'effervescence du
réel.
Il n'existe pas ³UNE² nouvelle droite. C'est pourtant clair: il suffit de comptabiliser tout ce que l'on vend au public sous cette appelation. Dans ce bric-à-brac, il y a toujours quelque chose de ³plus neuf². Dans les années 60, on disait des nationaux-révolutionnaires allemands qu'ils étaient la ³nouvelle droite². Mais, il n'est pratiquement rien resté de cette école nationale-révolutionnaire. Son espace idéologique était à l'intersection de la gauche et de la droite. Les nationaux-révolutionnaires affirmaient qu'ils n'étaient ni de droite ni de gauche: ils n'ont pas survécu sur la scène politique. Hennig Eichberg, qui, à cette époque, était la tête pensante de cette ³nouvelle droite², se considère aujourd'hui comme un homme de gauche. Beaucoup de nationaux-révolutionnaires de ces années 60 se retrouvent aujourd'hui chez les Republikaner.
Quant à la ³nouvelle droite² la plus récente, elle a fini par démontrer qu'elle était au fond ³conservatrice², mais elle s'adresse à de plus larges catégories sociales que ses ancêtres de la nouvelle droite de 1968 qui tentaient d'apporter une réponse aux intellectuels de gauche et à la sottise de la vieille droite. Plus typés étaient les néo-droitistes ‹quelques personnes et quelques journaux‹ qui voulaient et veulent faire de leur nouvelle droite un projet de modernisation de l'extrême-droite. Cette catégorie de ³néo-droitistes² reste la plus problématique, car, au fond, elle se borne à sortir de la naphtaline la ³pensée anti-démocratique² de l'époque de Weimar (telle que l'a définie Kurt Sontheimer). Par cet exercice, elle veut hisser la pensée de l'extrême-droite à l'excellent niveau et à la belle forme, acquis par la ³révolution conservatrice² sous Weimar.
A côté de ces ³requinqueurs² de vieux corpus, s'est regroupée une autre ³nouvelle droite², composée pour l'essentiel de conservateurs (en Allemagne) ou de nationaux-libéraux et de conservateurs (en Allemagne et en Autriche). Ils ont abordé sans complexe la pensée moderne, ils ont, en ce sens, été conséquents, ont modulé leur action sur ce choix et ont investi les territoires politiques assignés par convention sociale à ces idéologies bourgeoises, bien ancrées et établies. Ces entristes, qui ont pénétré dans les rouages de la CDU, de la CSU ou de l'ÖVP, voire de la FDP ou de la FPÖ, sont de braves citoyens, ils sont tout simplement un petit peu à droite que les autres.
Si l'on mélange ces deux courants sous l'appelation commune de
³nouvelle droite², on débouche évidemment dans
un beau désordre, sinon dans une aporie intellectuelle. Les ³nouvelles
droites² ancrées dans les diverses formes d'extrémismes
droitiers confondent la volonté de débattre intellectuellement
avec la proclamation impavide d'une Weltanschaunng ancienne, dont
elles ont la nostalgie. Pour sortir de cette impasse, on recourt généralement
à deux stratagèmes, dont on use et on abuse:
- soit on recommence à se référer directement
aux racines théologiques du politique, en tentant de formuler un
nouveau projet de ³théologie politique², dans le sens
où l'entendait Carl Schmitt,
- soit on s'efforce de séculariser ce besoin d'absolu.
Dans ce cas, on se tourne vers d'autres certitudes, des certitudes
immanentes, comme le ³peuple² (Volk), des certitudes idéalistes,
comme cette ³science des citoyens d'Empire² de facture hégélienne,
plus exactement mi-hégélienne-de-gauche, mi-hégélienne-de-droite,
à l'usage de citoyens qui ne vivent plus dans un Reich et ne souhaitent
certainement pas y revivre, les plages de Torremolinos ou des Baléares
ayant pour eux plus d'attraits... Les multiples expressions de ces exercices
para-théologiques ou ³hégélisants² varient
considérablement: les plus ³sortables² ne sont ³que²
autoritaires, mais, dans la plupart des cas, le mode totalitaire est bien
vite accepté, illustré et défendu...
C'est dans ces recherches et ces tâtonnements qu'il faut replacer l'engouement pour la ³révolution conservatrice² de l'entre-deux-guerres. Soyons clairs et honnêtes: cette ³révolution conservatrice² est une mine d'or, elle ne cesse de susciter les intérêts des philosophes et des politologues, à juste titre; il est intéressant d'en étudier tous les aspects si l'on veut connaître l'archéologie de certaines pensées aujourd'hui classées à ³droite², si l'on veut se plonger dans des corpus entièrement différents de l'idéologie dominante actuelle, si l'on veut lire de ³mauvais livres² au regard des catégories politiques contemporaines. En pratiquant ainsi une forme de transversalité, indubitablement, on se forme l'esprit, on acquiert un sens critique, on aiguise ses intuitions. La ³révolution conservatrice² nous apprend que les hommes de droite n'ont pas toujours été bêtes. Mais, en réceptionnant la ³révolution conservatrice² de cette sorte, on ne doit pas non plus oublier qu'elle fut un échec. Ni oublier qu'elle fut, en bon nombre de ses aspects, antidémocratique et partiellement extrémiste. Aujourd'hui, notre regard doit se porter sur elle avec le même sens critique que sur les corpus de gauche de la même époque. Malheureusement, pour beaucoup d'hommes de droite actuels, de militants, cette ³révolution conservatrice², dans ses innombrables variantes, n'est que prétexte à répétitions, à dévotions naïves et bigotes, répétitions et dévotions qui remplacent toute intellectualité autonome ou permettent des exercices pénibles comme réitérer une attitude antidémocratique classique en citant des extraits d'auteurs ³révolutionnaires-conservateurs², pour faire intelligent ou pour donner le change.
Le résultat de tout cela est lamentable, car une telle nouvelle droite paraît toujours bien vieille, elle parait truffée de science, elle se gargarise de sa belle Weltanschauung prête-à-porter, mais elle n'est quasi pas branchée sur la réalité. Car la belle Weltanschauung néo-droitiste n'est qu'une construction intellectuelle consolatrice pour tous ceux qui sont laissés-pour-compte dans la société réellement existante. Les plus lucides d'entre eux savent certes que le ³peuple² (Volk) de leur idéologie n'est pas le peuple réel qui circule dans les rues d'Allemagne. Mais ce sont les ³autres² qui sont coupables de cette inadéquation. Le peuple devrait correspondre à leur image du peuple: nous n'avons plus affaire là à de la nostalgie, à la nostalgie d'une ³hégémonie culturelle² de droite, conservatrice, mais la rage de voir partout l'inadéquation génère subtilement une sorte de totalitarisme, camouflé derrière un verbiage conservateur, qui se veut apaisant, moral et ³traditionnel².
Au bout du compte, nos intellectuels de la ³nouvelle droite² sont soit des modernisateurs de l'extrémisme, soit des bourgeois à un âge où il n'y a plus de bourgeois classiques, cultivés et conventionnels. Cette alternative, dont les deux termes sont également figés, est le résultat de la ghettoïsation des droites. Elles marinent dans leur jus. Alors que reste-t-il de la ³nouvelle droite²?
Il reste sans doute quelques intellectuels de droite, qui se posent en anarchistes pour ne pas sombrer dans le dogmatisme, pour ne pas se laisser aveugler par les illusions. La réalité prosaïque, c'est qu'il n'y a dans le monde ni consolation ni rédemption. Mais, justement, ce n'est pas la tâche des intellectuels de droite de proposer de la consolation et d'annoncer une rédemption: au contraire, ils devraient se donner pour seule mission de déconstruire systématiquement toute idéologie de la consolation et de la rédemption. Travail difficile: en effet, c'est la meilleure façon de se faire mal aimer de tous; les uns détestent le ³déconstructiviste² parce qu'il ne partage par leur illusion et n'apporte donc pas de quoi l'alimenter, de quoi entretenir la consolation; les autres le détestent tout autant parce qu'ils sont de gauche ou libéraux, qu'ils appartiennent à des espaces politico-philosophiques dans lesquels, forcément, le déconstructiviste n'aimera pas aller mariner: au contraire, il aimera les détricoter avec une égale délectation. Le véritable intellectuel de la nouvelle droite devrait être celui qui d'emblée se définit comme l'homme sans aucune illusion.
Nos sociétés souffrent d'une absence de créneau critique. Pourtant, aujourd'hui plus qu'auparavant, le terme ³critique² est le vocable le plus prisé des hommes de gauche, au point qu'ils identifient les mots ³gauche² et ³critique². L'école de Francfort, réservoir idéologique de la gauche, s'est effectivement auto-dénommée ³critique². Mais la gauche ne critique plus, elle accepte le statu quo et gère la crise. Automatiquement, dans un tel contexte, la pratique de la critique incombe alors à la droite. Pire, si un homme de gauche pratique encore la critique, il sera désormais traité de ³fasciste² ou de ³crypto-fasciste² par ses coreligionnaires (Botho Strauss, même Peter Handke, le cinéaste Fassbinder, le dramaturge Heiner Müller, héritier du théâtre de Brecht).
Pour nous, la démarche ³critique², c'est d'affronter les aléas du réel sans s'embarresser de tabous. L'actuelle ³political correctness² instaure de nouveaux tabous et aboie son hostilité à l'égard de tout discours, de tout débat, et justifie ces tabous et ces aboiements au nom d'idées de gauche. Forcément, l'homme de droite sera celui qui s'opposera avec énergie à ces tabous et à ces aboiements: il se dira de droite parce que ces tabous et ces aboiements se disent de gauche. Il rejettera la ³political correctness² parce qu'elle refuse tout discours et tout débat. Il restaurera le débat par le simple fait de prendre la parole de force, en avançant des arguments de signes nouveaux ou de signes contraires. Cet acte de prise de parole constitue une pluralisation volontaire du discours et place l'homme de droite ‹nouveau contestataire radical‹ au centre même de la vie sociale en danger de rigidification définitive. Il reconnaît alors que la confrontation des idées n'est possible que dans une société marquée du sceau du pluriel. L'intellectuel de droite prend dès lors position pour un ordre social où règne la liberté et où s'épanouit la diversité. Il défend cette liberté précisément parce que ses idées sont bannies et ostracisées dans une société qui devient de moins en moins plurielle et différenciée. Sa tâche consiste à réfléchir et à chercher. Car celui qui connaît les réponses avant de formuler ses questions, tombe dans le piège du totalitarisme.
Que reste-t-il de la ³nouvelle droite²? Sans doute un homme de droite qui n'est plus un homme de droite au sens conventionnel du terme. Un homme qui part à l'aventure dans la vie ou dans les épaisses forêts de la pensée, car il sait que rien n'est définitivement sûr, que ce savoir de l'incertitude universelle fait de lui le meilleur critique des conventions figées de la société, mais d'une société dont il connaît les ressorts (organiques), parce qu'il en est issu.
Jürgen HATZENBICHLER.
(Correspondant de ³Synergies Européennes² en Carinthie,
responsable de la chronique politique de Junge Freiheit/Autriche; article
paru dans Junge Freiheit, n°16/97).