En relisant les écrits du groupe Ordre Nouveau, nous ne sommes pas loin de l'³humanisme intégral² de Jacques Maritain, qui se développera toutefois dans sa propre direction et ne s'ancrera jamais dans une vision fédéraliste de la société, même s'il ne rejettera pas celle-ci. Marc participe également à la fondation d'Esprit, avant que ne paraisse en mai 1933 la revue Ordre Nouveau et que ne se consomme la rupture avec Emmanuel Mounier, après la publication d'une ³Lettre à Hitler², juste après l'accession au pouvoir du Chancelier allemand. Le Manifeste d'Ordre Nouveau, publié au début de l'année 1931, est essentiellement l'¦uvre de Marc. Parmi les intellectuels qui ont alimenté le filon personnaliste et son prolongement naturel, le filon fédéraliste, figure le Suisse Denis de Rougemont, protestant et disciple de Karl Barth, qui poursuivra le combat avec Marc après 1945. Dans le groupe Ordre Nouveau, les historiens redécouvrent aujourd'hui une agressivité verbale qui nous permet de compter ses adeptes parmi les ³non-conformistes des années 30², une génération de jeunes gens qui, en France comme en Allemagne, se déclaraient ³ni de gauche ni de droite² et tentaient de se soustraire aux camisoles de force idéologiques, aux illusions des messianismes absolutistes. Pour Marc, qui suivait des cours de philosophie dans des universités allemandes et mettaient ses amis en garde contre le ³péril nazi² en plein développement, la conception chrétienne de l'homme dans la communauté constituait une barrière solide contre les prétentions du ³national-étatisme² de facture fasciste ou bolchevique.
Le personnalisme d'Ordre Nouveau, malgré les aspérités de son langage qui avaient choqué Mounier, et malgré quelques emprunts au nietzschéisme, n'a jamais capitulé devant l'individualisme. Le fédéralisme, ultérieurement, est devenu la Somme de toute la pensée personnaliste et du socialisme libertaire et auto-gestionnaire. Charles Péguy et Proudhon en sont les références essentielles, les phares intellectuels du ³fédéralisme intégral². Marc avait étudié Proudhon en profondeur, mais dans les années 40 seulement. La critique radicale de l'Etat-Nation induit bien vite le groupe à s'ouvrir au thème de la ³Fédération Continentale², face à la crise européenne qui ne cesse de faire des ravages. La revue européenne Ordre Nouveau cesse de paraître en septembre 1938, à cause de difficultés financières. Marc s'engage dans l'armée et, après la défaite française de juin 1940, participe à la résistance. Dans le cadre de la résistance, divers groupes de fédéralistes européens se rencontrent.
En 1946, après le carnage, Marc devient le premier secrétaire général de la nouvelle Union Européenne des Fédéralistes, qui tient son congrès à Montreux. Marc, dans ce cadre, poursuit ses intenses activités d'écrivain, et publie des ouvrages de grande pertinence, de véritables manuels d'éducation civique fédéraliste. Dans le livre Civilisation en sursis, il critique l'européisme officiel et, demeurant cohérent avec son passé d'avant-guerre, il voit dans la Fédération, qu'il appelle de ses v¦ux, non seulement une structure institutionnelle mais aussi, et surtout, un modèle de société capable de s'articuler organiquement à tous les niveaux du social et de l'humain. C'est dans cette volonté de créer une Fédération Continentale solidement articulée que réside la différence majeure entre Marc et un autre fédéraliste européen, l'Italien Altiero Spinelli, de formation marxiste et admirateur du fédéralisme institutionnel britannique proposé par la Federal Union. Malgré ses divergences doctrinales et méthodologiques, Marc et Spinelli participent tous deux à la fondation du ³Congrès du Peuple Européen² qui lance, par le biais d'élections ³primaires² dans divers pays européens, une campagne de mobilisation pour l'unité continentale et pour former une ³Constituante européenne². Quand cette expérience prend fin, Marc est parmi les promoteurs de la ³Charte Fédéraliste² lors du second congrès de Montreux en 1964. Y ont notamment participé: Robert Aron, André Philip, Guy Héraud, Raymond Rifflet et Michel Mouskhély.
La branche italienne de cet aréopage fédéraliste
européen est entrée en dissidence, si bien que la dimension
personnaliste de ce fédéralisme est tombée dans l'oubli
en Italie. Le silence n'a été rompu qu'occasionnellement
par quelques rares esprits libres qui refusaient de s'aligner sur la dissidence.
Avec deux instruments, la revue L'Europe en formation et le CIFE
(Centre International de Formation Européenne), basé à
Nice, le mouvement fédéraliste-personnaliste de Marc organise
des cours et des séminaires dans toute l'Europe. L'ancien émigré
russe insiste sur les dimensions culturelle et politique. Le fédéraliste
anglais John Pinder distingue d'ailleurs dans le fédéralisme
européen deux écoles:
× l'école italienne qui s'inspire d'Alexander Hamilton,
l'un des pères de la Constitution américaine, et
× l'école française, influencée par Marc,
qui se définit comme proudhonienne.
Pinder souligne à juste titre que cette école française
a davantage pris en considération ³l'aspect infra-rationnel
du fédéralisme² et, effectivement, l'urgence d'une telle
prise en considération est aujourd'hui une exigence politique fondamentale,
y compris en Italie. Certes, les étiquettes de ³hamiltoniens
strictement institutionnalistes² (qui utilisent partiellement le matérialisme
historique comme méthode, ce qui de nos jours est, faut-il le dire,
un peu anachronique), d'une part, et de ³romantiques proudhoniens²
sont largement approximatives et arbitraires. Néanmoins, il est
hors de doute que l'école de Marc est plus attentive et mieux préparée
à affronter les évolutions (ou les involutions) internes
aux Etats-Nations. Voilà pourquoi le fédéralisme ³global²
est en réalité complémentaire voire primordial par
rapport au fédéralisme hamiltonien, voilà pourquoi
il conserve toujours aujourd'hui une puissance sur les plans idéal
et politique.
Achille LEGA.
(article tiré de La Padania, 11 avril 2000; http://www.lapadania.com
).