SYNERGIES EUROPÉENNES
VLAAMS BLOK - VOULOIR
AOÛT 1992

Notre vision de l'Europe

par Maître Gerolf ANNEMANS

En aucun cas, l'Europe ne peut devenir une es-pa-ce tout de grisaille. Pour nous, nationalistes fla-mands, l'Europe est une mosaïque et telle est son essence.

Nous n'avons jamais manifesté notre enthou-sias-me pour l'Europe des Etats que l'on nous a con-coc-tée jusqu'ici. C'était là le modèle de De Gaulle et nous l'avons toujours rejeté. Mais ce que nous vo-yons se dessiner après Maastricht est une étape de plus: ce n'est même plus l'Europe des Etats mais une grosse Europe homogénéisée, grise et incolore. Un su-per-Etat européen.

Cette grisaille, cette unidimensionalité n'a jamais été notre but. Oui, nous sommes pour la coopéra-tion européenne. Oui, nous sommes pour une po-li-tique commune de l'Europe face à l'extérieur. Oui, nous sommes en faveur d'une politique eu-ro-péenne dans tous les domaines où cela s'avère né-cessaire et impérieux, comme en écologie et en ma-tières de défense. Mais nous ne voulons pas de l'Europe-sangsue, de l'Europe qui absorbe tout, digère tout et transforme tout en bouillie in-forme.

Nous pourrions nous contenter de répéter les mots prononcés par notre Président de parti, Ka-rel Dillen, membre du parlement européen, lors-qu'il a appris les résultats du référendum da-nois: "Les dangers de Maastricht sont concrets et réels. C'est le centralisme européen, le jacobi-nisme qui, en dépit de toutes ses belles paroles, en dépit de son clinquant et de son tape-à-l'oeil, tisse sa toile pour y enserrer les peuples, pour leur confisquer leurs spécificités. Quels argu-ments avançons-nous pour refuser cette Europe-mastodonte de Maastricht? Des arguments en fa-veur d'une coo-pé-ration fructueuse entre tous les Européens, des ar--guments en faveur d'une Europe saine. Nous di-sons non à la panade sans sel qu'on nous a fa-briqué à Maastricht.

L'idée européenne est parfaitement conciliable avec le rejet de Maastricht. Ce n'est pas parce que nous rejetons un document préparé par des fonc-tionnaires et parce que nous demandons à ceux-ci de revoir leur copie, que nous ne sommes pas de "bons Européens". Après le référendum danois, les réactions des partisans du Traité de Maastricht ont été révélatrices. Pourquoi le Danemark de-vrait-il tout-à-coup jouer le rôle du vilain petit ca-nard à l'intérieur même de l'Europe? Est-ce cela l'Europe que nous avons souhaitée, une Europe où la tour d'ivoire des fonctionnaires a plus de valeur que les faits politiques, que les faits voulus par les peuples? Avons-nous voulu une Europe rancuneuse, haineuse, qui veut à tout prix impo-ser sa volonté aux peuples? Etait-ce là notre sou-hait? Notre critique à l'endroit de Maastricht ne relève donc pas d'une attitude anti-européenne. Très tôt dans l'histoire, les nationalistes radicaux, en Flandre, ont inscrit leur volonté de fédéralisa-tion dans un contexte grand-néerlandais et euro-péen, tout en rejetant le fédéralisme étroit, con-trai-gnant, que cherchait à leur imposer, par la co-er-cition, l'Etat belge.

Pourtant, dans la volonté de construire l'Europe, il y a une idée qu'on ne prend pratiquement ja-mais en considération. C'est l'idée selon laquelle l'unité européenne doit être construite autour de principes et d'objectifs communs qui définissent ce que sont notre civilisation et notre culture. La civilisation européenne se définit d'une manière telle et non pas d'une autre. Et les principes et les définitions perdent toute leur signification, évi-dem-ment, quand on nous propose les candida-tu-res de la Turquie ou du Maroc. Si l'évolution ac-tuel-le poursuit son cours, nous obtiendrons une Europe qui s'étendra d'Agadir à Ankara ou à Ba-kou. Impossible d'intégrer har-monieusement un tel assemblage hétéroclite; à court terme déjà, la spé--cificité même de la CEE serait en danger.

L'Europe est bien plus ancienne que le Traité de Rome. L'Europe est la matrice d'une culture qui possède ses spécificités; vouloir l'étendre à l'infi-ni, c'est progressivement la vider de son sens.

Quand le président de la Commission, Jacques De-lors, dit que l'Europe, à terme, absobera 80% des compétences étatiques traditionnelles, nous con-sidérons que c'est prononcer une menace à l'en-contre des citoyens européens. Il est clair qu'une "société anonyme Europe" constituerait un danger pour les peuples, les ethnies et les spé-ci-ficités linguistiques qui la composent, si elle de-vait voir le jour. L'Europe, à mon sens, sera une fédération, une addition, de différences ou elle n'e-xistera pas. Tout simplement. Et les insti-tu-tions européennes ne doivent pas aller se mêler de sujets et de thèmes qui ne les concernent pas. En disant cela, nous pensons tout spécialement à la rubrique "nouvelles compétences" du Traité de Maastricht, qui évoque l'"eurocratisation" des compétences étatiques ou régionales en matières d'enseignement et de culture. Nous, nationalistes flamands, n'avons pas lutté pendant plus de deux cents ans pour arracher à l'Etat belge la tutelle qu'il exerçait sur l'école et la culture pour que nous cédions nos nouveaux acquis à un "Etat eu-ropéen". Pour nous, ces compétences relèvent du peuple, ancré dans son sol, conscient de son pas-sé, soucieux de son avenir; nous ne transigerons jamais. C'est en tant que Flamands que nous vou-lons aller à l'Europe, être dans l'Europe, mais sans perdre la moindre de nos spécificités. Bien sûr, nous concevons bien que l'unité européenne est une nécessité historique; c'est pourquoi nous voulons la construire, mais en sachant qui nous som-mes, ce que nous sommes.

Ces idées et ces visions, qui sont les nôtres, sont littéralement foulées aux pieds par le Traité de Maastricht. Et c'est parce que nous voulons les dé-fendre, par fidélité à notre héritage, que nous ré-sistons, bec et ongles, au Traité que l'on nous im-pose sans nous consulter. En tant que nationa-lis-tes flamands, nous n'avons pas d'autres choix. Celui qui est Flamand de corps et d'âme, qui ad-hè-re à cette conscience de soi qui est nôtre, qui mar-che dans la vie en toute lucidité, est à nos cô-tés.

Nous exigeons un référendum sur la question et nous demandons aux rédacteurs du Traité de re-voir leur copie, même si cette révision doit retar-der l'intégration. Car il vaut mieux une intégra-tion tardive et bien goupillée qu'une intégration bâ-clée et mal ficelée.

Pour nous, les questions suivantes doivent être mi-ses sur le tapis: l'Europe ne doit pas devenir un super-Etat qui s'immisce dans tout. Nous devons créer une Europe qui repose sur les entités histo-riques que sont ses peuples: il est urgent que ju-ristes et constitutionalistes européens trouvent u-ne formule adéquate pour réaliser une telle Europe. Nous pensons notamment à la création d'une deuxième chambre du Parlement, qui re-présen-te-rait les peuples (ou les régions). Le comité des ré-gions, prévu par le Traité de Maastricht, est abso-lument insuffisant et n'est qu'un palliatif.

Quant à accorder la citoyenneté CEE à tous les ci-to-yens ressortissant des pays membres, nous som-mes en principe d'accord, à la condition ex-presse qu'elle ne soit pas assortie du droit de vo-te. La citoyenneté européenne, telle que l'envisa-ge le Traité de Maastricht, prévoit un droit de vote pour des gens dont le sort n'est pas dé-finitivement, consubstantiellement, lié à celui du peuple an-cré depuis des générations sur son sol. Cette clau-se est un pas de plus vers l'octroi du droit de vote à tous les travailleurs immigrés, d'où qu'ils vien-nent. Nous estimons que la notion de cito-yen-neté CEE doit être révisée et adaptée; en tant que défenseurs de la spécificité flamande, nous pen-sons tout parti-culièrement à Bruxelles et au Bra-bant flamand, qui risquent d'être totalement aliénés si le droit de vote est accordé aux citoyens de la CEE, travail-leurs immigrés comme fonc-tion-nai-res européens.

La culture et l'enseignement doivent être des ma-tières exclues du Traité. La coopération inter-eu-ropéenne est parfaitement possible sans que ces matières ne soient centralisées ou ne deviennent des "compétences européennes".

Quant à la gestion des affaires étrangères, elle ne devrait pas s'opérer à coups d'édulcorations, de compromis boîteux, de minimisations stériles. Les points de vue particuliers doivent se faire va-loir de manière tranchée. Trop souvent, dans le pas-sé, les compromis n'ont qu'été que des pré-textes pour ne rien faire. A cause des sensibilités différetnes qui l'innerve, l'Europe-CEE s'avère mê-me incapable d'empêcher une guerre qui fait ra-ge à sa lisière. Songeons à la Croatie et à la Bos-nie. Dans une optique réellement européenne, l'Europe ne pourrait être paralysée de la sorte.

En ce qui concerne la criminalité galopante, Maas-tricht n'est rien d'autre qu'une ouverture tous azimuts à la criminalité qui transcende les fron-tières. La coopération des polices qu'an-non-cent avec fracas les rédacteurs du Traité de Maas-tricht restera lettre morte. Pour enrayer la pro-gres-sion de la criminalité transnationale et de la ma-fia, il reste nécessaire, pour des raisons pra-ti-ques de police, de conserver des barrières in-ternes, ou, plutôt, des lignes intérieures de con-trôle.

La libre circulation des personnes et des biens est un fait accompli. Tant mieux. Mais ce n'est pas une raison pour abolir toutes les formes de con-trô-le. Dans le domaine de l'immigration, l'absen-ce totale de contrôle permettrait des situa-tions aus-si absurdes que la suivante: un Africain qui dé-barquerait clandestinement quelque part dans le sud de l'Italie pourrait se rendre à Bruxelles ou à Anvers sans le moindre problème d'ordre admi-nis-tratif. Une telle situation est inac-ceptable et nous ne pouvons l'admettre sans éle-ver la voix, sous prétexte qu'elle est inscrite dans le Traité de Maastricht.

Refuser Maastricht ne signifie pas que l'on refuse l'Europe. Les partisans de ce Traité veulent nous faire croire que leur solution est le résultat de né-go-ciations laborieuses, entreprises par les fonc-tion-naires depuis des années, et qu'elle constitue la seule alternative viable et acceptable face au chaos. C'est de la propagande, assortie de me-naces, de chantage. Raison pour laquelle nous ne vou-lons pas en entendre parler. Pour nous, ce trai-té est un mauvais traité. Nous ne l'acceptons pas. Tout simplement.

Gerolf ANNEMANS.